Les pratiques funéraires

Les principaux sites funéraires de l’âge du fer en Auvergne

Jusqu’à récemment, la documentation concernant l’archéologie du monde des morts était largement déficitaire pour l’âge du Fer auvergnat. Les nombreux travaux d’archéologie préventive conduits récemment dans le bassin clermontois, programmée dans le département du Cantal, ont permis d’étoffer considérablement le corpus disponible permettant d’aborder le thème des pratiques funéraires aux âges du Fer.

Nécropoles tumulaires et tombes en fosse

Fouille d’un tertre du Cantal
(Fabien Delrieu)

Contrairement aux autres domaines de la recherche où la Limagne fait figure de pays de cocagne, la documentation permettant d’aborder la thématique des pratiques funéraires fait plutôt défaut, sur ce secteur, pour le début de l’âge du Fer.

Il faut se tourner vers la Haute-Auvergne, et plus particulièrement le Massif cantalien, pour avoir des témoignages représentés essentiellement sous la forme de nécropoles tumulaires (Allanche et Vèze, Laurie, Saint-Georges, Mauriac…).

Le début du premier âge du Fer voit l’édification de tumulus ainsi que la réutilisation de tertres plus anciens. Le traitement des défunts fait appel à la crémation (les os sont placés dans une céramique) ou à l’inhumation. Les tombes supposées masculines sont régulièrement accompagnées d’une épée en fer ou en bronze et d’un à trois récipients céramiques ou occasionnellement en bronze issus d’un service individuel à boisson (alcoolisée ?).

A l’image de ce que l’on observe dans la partie occidentale du domaine nord-alpin, le développement de la pratique de l’inhumation, entre 800 et 650 av. J.-C., paraît correspondre à un modèle funéraire adopté pour les sépultures des élites masculines. On note par ailleurs que les différences de statut entre les défunts, perçues au moyen du mobilier funéraire, n’apparaissent pas clairement dans l’investissement consacré à l’aménagement des tumulus. L’étape suivante (vers 650-525 av. J.-C.) est également représentée par la pratique de la crémation et de l’inhumation.

Les tombes se placent, à quelques exceptions près, en situation adventice à des tumulus plus anciens, témoignant ainsi de la volonté de rattacher les défunts à des sépultures fondatrices ou bien à des monuments antiques (et illustres ?). Contrairement à l’étape précédente, on ne retrouve plus d’arme dans les tombes. Les sépultures supposées masculines deviennent difficiles à identifier en raison de la modestie des parures qui les accompagnent, lorsque l’estimation biologique du sexe n’est pas réalisée.

Mobilier funéraire d’une tombe de femme du Pâtural (Antoine Mailler)

Symétriquement, les tombes féminines s’enrichissent, considérablement parfois comme à Saint-Georges, de parures à l’aspect baroque qui mobilisent autant des matières précieuses ou semi-précieuses que des compétences artisanales spécialisées. L’importance prêtée aux atours féminins suppose, à l’image des constatations faites pour la région nord-alpine, que les groupes familiaux revendiquent désormais une filiation matrilinéaire, ou du moins qu’ils admettent la référence à un ancêtre commun de sexe féminin. Les fonctions militaires, assumées par les hommes, ne sont plus mises en avant dans l’espace funéraire, ce qui donne à voir là aussi une recomposition dans la représentation des rôles de chacun au sein de la société. On arrive aux mêmes constatations, pour cette étape, en Basse-Auvergne.

Dans le petit ensemble funéraire à tombes en fosse du Pâtural, où hommes et femmes se partagent l’espace funéraire, seules les sépultures de ces dernières livrent un mobilier métallique abondant (jusqu’à 19 bracelets et anneaux de cheville). Une tombe d’homme se distingue néanmoins des autres par l’architecture du monument funéraire qui la recouvre, un enclos quadrangulaire de faible dimension palissadé et/ou recouvert d’un tertre de faible hauteur. La fin du premier âge du Fer voit l’introduction de mobiliers nouveaux dans les contextes funéraires. Les fibules apparaissent et les parures annulaires féminines se font beaucoup plus discrètes.

L’armement demeure absent des contextes funéraires mais la présence de dépôts mobiliers exceptionnels, tels le bassin étrusque en bronze et la fibule en fer incrustée d’or de Saint-Georges, la coupe et la fibule en bronze de Saint-Pierre-des-Landes, témoigne du maintien de sépultures remarquables en Haute-Auvergne. A la différence de la Basse-Auvergne, où l’inhumation domine comme dans le reste du domaine nord-alpin, le sud du Massif central voit l’affirmation d’un particularisme régional puisque dans ce secteur c’est la pratique de la crémation qui est privilégiée. A côté de cela, la présence de vases complets laisse supposer la persistance de la pratique de dépôts alimentaires, solides ou liquides, selon un schéma bien connu en Gaule méridionale et occidentale, alors qu’il est exceptionnel en Gaule du Centre-Est et de l’Est. La Haute-Auvergne semble réceptive à des influences occidentales que méridionales, perceptibles à la fois sur la base des associations de mobilier et sur leur typologie. Dans l’ensemble de l’Auvergne, le passage au début du second âge du Fer, dans le courant du Ve siècle, voit la disparition de l’usage des tertres funéraires.

Une nécropole adventice.

Le début de la période laténienne voit la généralisation de la pratique de l’inhumation en fosse (« tombe plate ») sans tumulus. Le site de Champ Lamet, à Pont-du-Château, correspond au plus important ensemble funéraire de cette période découvert en Auvergne. Celui-ci, situé hors de la zone d’habitat, s’installe en situation adventice d’un tumulus de l’âge du Bronze final. Les premières tombes se répartissent en couronnes périphériques par rapport au centre du monument tandis que les plus récentes sont plutôt disposées en lignes parallèles au-delà du tumulus. Un monument funéraire est aménagé au bénéfice d’une ou de quelques sépultures sous la forme d’un petit enclos fossoyé quadrilatéral muni d’une palissade ou peut-être pourvu d’un tertre de faible dimension.

Tombe féminine du Pâtural (J. Dunkley)

Le creusement des tombes est généralement sub-rectangulaire avec quelques pierres disposées dans ou sur le comblement. Cette caractéristique apparemment anodine a été révélée sur la majorité des cimetières à tombes en fosse du Centre-Est de la Gaule et constitue une spécificité en regard des régions plus septentrionales. La plupart des corps, enveloppés d’un « linceul » de cuir, furent installés dans des fosses relativement étroites surmontées d’un couvercle de bois. Quelques individus, inhumés au centre du tumulus, paraissent avoir été déposés dans des contenants de bois. Les défunts sont inhumés en décubitus dorsal avec les membres inférieurs en rectitude.

Les exceptions sont observées avec des dépôts réalisés sur le ventre ou, plus rarement, sur le côté. De rares sépultures doubles sont relevées. Les hommes et les femmes sont présents en nombre équivalent. Comme dans la plupart des ensembles funéraires protohistoriques, les tombes d’enfants décédés avant l’âge de 5ans sont anormalement peu nombreuses, ce qui peut traduire un accès au cimetière qui est, pour partie, fonction des classes d’âge. Il a été estimé que ce cimetière, occupé du Vème au IVème siècle av. J.-C., correspondait à une communauté d’environ 12 à 15 individus vivants, soit l’équivalent de la population d’un hameau ou de deux à trois fermes.

Conformément à la situation observée pour la Gaule du Centre-Est et de l’Est, les tombes ne livrent aucun dépôt alimentaire ou de boisson. Le mobilier placé dans les sépultures est limité aux vêtements, à de rares parures et concerne un peu plus du tiers des sépultures, ce qui correspond bien à la norme observée ailleurs. Les tombes à armes ne sont pas présentes dans cet ensemble et les indices d’une différenciation socio-économique entre les individus sont maigres. Le mobilier apparaît comme relativement modeste quelle que soit la sépulture concernée. Ceci peut témoigner d’un tassement marqué de la hiérarchisation sociale au début de la période laténienne, ou tout au moins d’un gommage des écarts dans la représentation funéraire des statuts sociaux.

Les cimetières à guerriers

Deux nécropoles (Diou dans l’Allier, Cournon dans le Puy-de-Dôme) constituent l’essentiel de la documentation pour la fin de La Tène ancienne. Fouillées anciennement, les sépultures n’ont fait l’objet d’aucune étude anthropologique et l’essentiel des interprétations repose sur les relations des travaux anciens (parfois agrémentées de croquis ou photos) ainsi que sur les collections mobilières qui nous sont parvenues de façon plus ou moins complètes.

Sépulture de guerrier de Gandaillat du milieu du IIe s. av. J.-C.

Ces deux ensembles, utilisés sur un laps de temps relativement court (une à deux générations), livrent chacun une vingtaine de sépultures et renvoient à des communautés vivantes relativement restreintes d’une dizaine de personnes (deux ou trois familles). L’architecture des tombes, toutes à inhumation, est mal connue. Elle semble relativement simple et uniquement constituée par des fosses de dimension assez modérée sans aménagement de surface (« tombes plates »). Les dépôts d’accompagnement consistent principalement en armes (épées, lances, boucliers) et en parures (fibules, bracelets, torque).L’absence de céramique dans les dépôts funéraires rattache culturelle ment ces nécropoles à la Gaule du Centre-Est et de l’Est.

Inhumation pratiquée dans un puits. Gondole, Puy-de-Dôme, seconde moitié du I
er siècle av. J.-C.

L’analyse des mobiliers permet de faire quelques hypothèses concernant le recrutement funéraire de ces ensembles. On obtient une composition sociologique moyenne en trois niveaux assez classique (des tombes de guerriers, des tombes à parures annulaires plutôt féminines et des tombes pauvres sans dépôt), ce qui renvoie à un petit groupe socialement stratifié et hiérarchisé avec au sommet des guerriers. La nécropole de Bonnabry à Cournon étonne par la forte proportion d’armes retrouvées. Ici, si l’on se base sur le mobilier inventorié lors de la fouille, l’ensemble ne compterait pas moins de sept tombes de guerriers, soit près de la moitié de la population inhumée, ce qui est loin d’être la norme dans les ensembles funéraires contemporains. Si l’hypothèse d’un recrutement funéraire particulier n’est pas à exclure, il est plus vraisemblable d’envisager que la mauvaise qualité des fouilles conduites sur ce site explique en grande partie la situation observée.

Toujours est-il que, pour cette période, ce sont donc les contextes virils et militaires qui sont valorisés. En Auvergne, comme ailleurs dans l’espace laténien, les nécropoles renvoient l’image d’une militarisation grandissante de la société. La documentation est très lacunaire pour la fin du IIIème siècle av. J.-C. Il semble toutefois que les armes ne participent alors plus à la valorisation individuelle des défunts masculins.

L’inhumation et la crémation

Enclos funéraire

Les informations sont nettement plus nombreuses pour le IIème siècle av. J.-C., notamment pour la fin du siècle. Les ensembles funéraires sont multiples (environ une quinzaine) mais livrent un nombre très variable de sépultures. Une hiérarchisation à trois niveaux est nettement perceptible entre les cimetières : de petits ensembles ruraux, comprenant moins d’une dizaine de sépultures, peut-être à recrutement familial ; des ensembles d’une vingtaine d’individus correspondant à un groupe social élargi à deux ou trois familles(hameau) ; un vaste ensemble funéraire qui se superpose à la trame d’occupation domestique du site d’Aulnat-Gandaillat et qui regroupe probablement plusieurs milliers de tombes (environ 200 tombes repérées sur moins de 2 % de la surface supposée du site). D’un site à l’autre, on relève une communauté de pratiques qui s’explique par la proximité géographique des ensembles funéraires (le bassin clermontois). Sur tous ces sites, même si le recours à la crémation se développe progressivement, l’inhumation reste le traitement le plus utilisé. Cette permanence du recours à l’ensevelissement des corps constitue un particularisme local puisque ailleurs en Gaule, la crémation devient majoritaire voire exclusive. Les raisons qui conduisent à de tels choix ne sont pas connues et on retrouve les deux rites au sein d’un même ensemble funéraire sans que la chronologie ou le statut du défunt puisse expliquer cette différence. L’importance des aménagements réalisés pour l’inhumation du défunt est un critère de différenciation sociale. Dans la très grande majorité des cas, les tombes sont modestes, et se résument à une simple fosse étroite. Seules les sépultures les plus richement dotées en mobilier se signalent par des structures funéraires de grandes dimensions. Le dépôt du corps à même la fosse est le plus largement attesté. Plusieurs d’entre elles semblent avoir été fermées d’un couvercle en matériau périssable.

Restitution de la cérémonie funéraire (Illustration : Marc Gontier)

Quelques inhumations, celles qui paraissent les plus riches, se distinguent par l’utilisation de coffres ferrés aux extrémités. La position des corps est très variable (sur le côté, sur le ventre, en position fléchie) même si la position sur le dos domine. À la crémation, se rapporte également une assez grande diversité typologique témoignant de la variété des pratiques. À l’exception de deux bûchers en fosse, repérés à Gerzat, toutes les incinérations correspondent à des dépôts secondaires pratiqués dans des fosses de forme et de taille diverses. Dans la plupart des cas, elles sont de petite dimension (une vingtaine de cm de diamètre). Certaines d’entre elles, qui ne sont pas nécessairement plus riches, sont plus grandes, jusqu’à adopter la forme des fosses utilisées pour les inhumations. Toujours est-il que le mobilier est systématiquement présent sur le bûcher (parure, faune et, plus rarement, céramique). Il se retrouve de façon fragmentaire mêlé aux restes osseux déposés dans la fosse réceptrice, hors de tout contenant. Dans la majorité des cas, le recrutement des ensembles funéraires est équilibré entre hommes, femmes et enfants, qui comptent chacun pour un tiers des défunts environ. Le faible nombre de jeunes enfants, eu égard au schéma de mortalité des populations anciennes, est à souligner. Il peut témoigner d’une moins bonne conservation de ces sépultures ou d’une sélection opérée sur le critère de l’âge des défunts. La majorité des tombes, dépôts de crémation et inhumations, ne livre pas de mobilier. Seul un tiers d’entre elles comporte de la parure ou de la vaisselle, souvent en faible quantité. La réapparition de la vaisselle céramique dans les tombes illustre le retour des dépôts alimentaires, solides et liquides, dans le rituel funéraire. Il s’agit, dans la plupart, d’un ensemble relativement modeste qui évoque un rite de déposition centré sur l’individu (la part du défunt). La multiplication de ce service « standard », observée pour un petit nombre de tombes (moins de 10 % des sépultures), est à considérer comme signe de distinction sociale. Elle pourrait refléter la capacité du défunt, ou plutôt de sa famille, à mobiliser une grande quantité de denrées alimentaires pour la cérémonie funéraire. Les effets personnels sont généralement peu nombreux : une ou deux fibules, un bracelet (en fer pour les hommes, en verre ou en bronze pour les femmes) et parfois un collier (plutôt pour les enfants). Quelques instruments de soin du corps sont parfois présents : une paire de forces, un rasoir ou une pince à épiler… Deux témoignages signalent toutefois la présence d’une classe privilégiée qui affiche à nouveau son statut par le port des armes. Sur le site de Gandaillat, c’est un homme qui est inhumé, accompagné de sa panoplie militaire complète (épée, lance, bouclier), dans un coffre ferré lui-même installé dans une vaste fosse avec des dépôts alimentaires, liquides et solides (jambon). A Pulvérière, dans les Combrailles, on retrouve cette association entre armement et grande quantité de nourriture. L’une de ces structures de crémation, datée de la fin du IIème siècle av. J.-C., livre les restes d’un homme en armes, d’un char (et de son attelage ?), de viande consommée (porcs et volailles), de sept récipients céramiques et d’une amphore vinaire. À partir de l’étude des sépultures, la société arverne du IIe siècle av. J.-C. Paraît assez fortement stratifiée avec une classe privilégiée, très peu nombreuse (moins de 2 % des défunts), qui affiche aussi bien son caractère guerrier que son pouvoir économique, matérialisé par la mobilisation d’une grande quantité de denrées au cours de la cérémonie funéraire. Pour le reste, la population se répartit en plusieurs groupes qui se différencient sur la base d’un mobilier d’accompagnement (denrées alimentaires, objets de parure ou de toilette) plus ou moins abondamment représenté, voire absent.

Les tombes aristocratiques.

Au Ier siècle av. J.-C., le caractère ostentatoire des funérailles des élites est encore plus marqué. Sur le cimetière rural de Chaniat (commune de Malintrat), les défunts brûlés sur le bûcher au cours de quatre cérémonies funéraires successives se signalent par le port, non systématique, d’armes et surtout par la mise en œuvre d’une profusion de récipients (de 30 à 58 par dépôt). Elle suppose la mobilisation de quantités élevées de denrées alimentaires, solides et liquides (jusqu’à 300 litres de boisson alcoolisée pour chaque événement !), et renvoie à une consommation collective de type banquet où le vin semble avoir eu une place centrale. Même si la documentation disponible est encore trop peu abondante, les autres sépultures de cette période paraissent bien plus modestes. En effet, les inhumations dégagées, à Gondole et à Gergovie notamment, livrent peu ou pas de mobilier associé (un vase en céramique, un objet de parure). L’écart semble ainsi se creuser entre une classe dirigeante, très peu nombreuse et qui semble de plus en plus riche, et le reste de la société. À noter que celle-ci paraît, à partir de la fin du IIe siècle, choisir la crémation.

Auteur de la notice : F. Delrieu, F. Blaizot, L. Orengo, P. Pion, P.-Y. Milcent, Y. Deberge

Date de la notice : 2008

Article publié dans « L’Archéologue Archéologie Nouvelle n° 95 avril – mai 2008 » qui nous a aimablement autorisé à le reproduire.