Toutatis chez les Arvernes !

Auteur de la notice : B. Clémençon, P. M. Ganne

Une partie de cet article a été publiée dans « L’Archéologue Archéologie Nouvelle n° 95 avril – mai 2008 » qui nous a aimablement autorisé à le reproduire. L’autre partie est extraite d’un poster présenté au colloque “Ductus” à l’Université de Lausanne les 19 et 20 juin 2008.

I – Toutatis !

Toutatis est sans doute devenu le plus connu des noms de dieux gaulois, notamment en raison d’une célèbre bande dessinée. Mais, en réalité, quelles sont nos sources, tant littéraires qu’archéologiques ?

Parmi les auteurs antiques, seul le poète Lucain le mentionne dans son épopée La guerre civile (intitulée également La Pharsale). Cet ouvrage fera l’objet de commentaires et interprétations connues sous le nom de Scholies de Berne.

Dans ces documents, Toutatis est assimilé tour à tour à Mercure et à Mars. Les historiens qui ont traité de la religion gauloise s’accordent à le définir comme le dieu de la tribu ; Touta, Teuta signifiant en langue gauloise la tribu, voire par extension le peuple. Chaque peuple, voire chaque tribu, avait en quelque sorte le sien, dont on taisait le nom réel par une sorte d’interdit. Dans le texte de Lucain, il est cité avec deux autres dieux, Taranis et Esus, et il est évoqué à propos des sacrifices humains que pratiqueraient les Gaulois.

Sans doute existe-t-il une sixième inscription, plus longue, découverte au XIXe s. dans la nécropole.

Ce vase a été découvert en janvier 1882 par Ambroise Tardieu lors de ses fouilles dans la nécropole du site de Beauclair. L’inventeur le décrit ainsi : “J’ai recueilli un vase bien curieux et très-rare, dont je donne le dessin. Sa pâte est blanchâtre ; il est couvert en noir. Il a la forme d’une sphère et porte, en relief, des cerfs, des chiens de chasse, le dieu Mercure avec son pétase ou petit chapeau de voyage ; sur la panse de ce beau vase, au-dessus des dessins moulés en relief, le propriétaire de ce même vase a tracé, à la pointe, une inscription que l’on croit lire ainsi | TO TATEIVGO VRVRANA. […] Le précieux vase ci-dessus décrit a, de plus, deux estampilles sigillées, celles du potier : MINARIOF, placées près du dieu Mercure ; l’une, dans un encadrement rectiligne ; l’autre, dans une rosace”. Depuis le décès de Tardieu, en avril 1912, la trace de cet objet est perdue. Contrairement à une rumeur persistante sur le lieu de découverte, ce vase est absent des collections du Musée des Antiquités Nationales à Saint-Germain-en-Laye et du Musée Bargoin de Clermont-Ferrand.

Que nous dit l’archéologie à propos de Toutatis ? En fait, assez peu de chose. Par exemple, nous ne lui connaissons pas de représentation iconographique avec des attributs particuliers comme les autres divinités. Quant à l’épigraphie, elle nous livre une quinzaine de mentions, essentiellement localisées en Angleterre. Il existe aussi en Europe des variantes du thème Teuta dans des épiclèses à Jupiter, Apollon et Mercure. En tout cas, aucune indication n’avait à ce jour été signalée en France.

C’est maintenant chose faite avec la (re)découverte que nous venons de faire chez les Arvernes. En effet, cinq graffites sur céramique portant l’inscription Totates (graphie de Toutatis en gaulois tardif) étaient « en sommeil » dans deux réserves de musée. Ils proviennent tous du même site, celui dit de Beauclair, à cheval sur les communes de Giat et de Voingt (Puy-de-Dôme).

II – Le site de Beauclair

Le site de Beauclair est une agglomération secondaire antique aux confins des territoires arverne et lémovice, d’ une superficie d’environ 30 hectares, il s’organise autour de la voie aquitanique d’Agrippa qui reliait Lyon, capitale des trois Gaules à Saintes, capitale provinciale. Sa situation topographique le place sur un axe majeur de la romanisation. Son apparat monumental était important : peut-être un amphithéâtre, l’archéologie aérienne a identifié à proximité de la voie un ensemble constitué d’un temple et d’un établissement thermal. Mais c’est surtout la partie sommitale qui a le plus attirée l’attention des chercheurs, une vaste terrasse dominant le site est occupée par un sanctuaire. Pour l’heure, un temple y a été identifié (des temples géminés sont probables), déjà fouillé en 1882, il a surtout fait l’objet de recherches dans les années 1950 par un érudit local : Georges Charbonneau.

Un théonyme oublié

Les cinq graffiti présentés proviennent de ce travail. Ils ont été trouvés dans le temple ou dans son immédiate périphérie.
Les tessons A et B ont été publiés dans la revue Gallia en 1961 et sont conservés depuis au musée Bargoin de Clermont – Ferrand, les trois autres sont inédits, ils se trouvaient dans des caisses à la maison du Patrimoine de Voingt (village où se trouve le site).

L’interprétation théonymique ne sera envisagée par aucun auteur. Les fragments A, B, et E sont des céramiques commune. Le fragment C est une céramique à engobe blanche faisant partie d’un élément architectural. Le fragment D est une sigillée (rubéfiée) de la fin du IIeme, début du IIIeme s.

La graphie Totates correspond à une évolution tardive de la langue gauloise, déjà fortement latinisée.
Le culte de Toutatis n’était jusqu’à cette identification pas attesté archéologiquement en France.

Des marques de dévotion populaire

Les graffiti à Totates du sanctuaire de Beauclair témoignent de la dévotion populaire, tous écrits en lettres capitales, ils reproduisent vraisemblablement un modèle familier.

Cette pratique est bien attestée chez les Arvernes et si souvent elle révèlent des cultes anciens, elle indique également comment ces cultes ont conservés une place en se transformant dans le cadre du polythéisme romain et dans la nouvelle hiérarchie du panthéon de la Cité d’époque impériale.

Le culte de Toutatis en Europe

Les attestations du culte de Toutatis sont en fait assez rares, exception faite de l’Angleterre. Il est présent à Rome, à Seckau en Autriche où il est associé à Mars.

Des variantes sur le thème de la tribu : Touta, Teuta existent sous la forme Toutiorix associé à Apollon ou Teutanus associé à Mercure et à Jupiter, celles-ci particulièrement nombreuses dans la vallée Danubienne.

C’est en Angleterre que le corpus est le plus important. L’association à Mars y est bien attestée.

Mais ce sont surtout des bagues portant l’inscription TOT, au nombre de 51 qui apportent une connaissance nouvelle et convergente avec la nôtre. Elles ont été étudiées par Adam Daubney, parmi ces bagues, l’une d’entre elles, découverte par Greg Dyer présente la mention DEO TOTAT confirmant ainsi le caractère théonymique.

Toutatis existe donc bel et bien, et ce chez les Arvernes. Mieux, il continue même d’être honoré en pleine époque romaine !