De l’âge du Bronze au premier âge du Fer

Auteur : Pierre-Yves Milcent

Article publié dans “L’Archéologue Archéologie Nouvelle n° 95 avril – mai 2008” qui nous a aimablement autorisé à le reproduire.

  • I – L’occupation du sol et les dépôts du Bronze final
  • II – La genèse de l’Age du fer : la fin d’un mythe
  • III – Des hommes et des femmes
  • IV – L’émergence de nouveaux systèmes

Au deuxième millénaire av. J.-C., la pleine maîtrise de la métallurgie des alliages cuivreux est acquise. Le bronze apparaît au début de cette période puis est substitué très progressivement au cuivre, au silex ou à l’os pour la fabrication d’objets. L’obtention de cet alliage nécessite l’intensification des réseaux d’échanges à longue distance dans la mesure où les sources d’approvisionnement des deux métaux constitutifs du bronze ne sont pas localisées, sauf exception, dans les mêmes régions : le cuivre est surtout réparti depuis les Alpes jusqu’à la mer Noire, tandis que les ressources en étain se trouvent principalement concentrées sur la façade atlantique de l’Europe. Le contrôle de l’exploitation et de la circulation de ces métaux a eu pour effet de favoriser la circulation des hommes et des idées, mais il a contribué aussi au renforcement de la hiérarchisation sociale.

Les gisements d’étain du Massif central, dont ceux que l’on connaît dans les Combrailles, ne sont certainement pas étrangers au développement d’une métallurgie bien attestée dès l’âge du Bronze moyen en Auvergne, et qui remonte probablement au Bronze ancien. Toutefois, ils ne doivent pas faire oublier que la région disposait de bien d’autres ressources minérales susceptibles d’être exploitées durant la Protohistoire : l’or, l’argent, le lignite ou encore le sel. Jusque vers 1400 av. J.-C., le bronze est un alliage d’abord réservé à l’élite : il sert surtout à fabriquer des armes (poignards puis épées, pointes de lance), des parures luxueuses et de nombreuses haches dont l’usage n’était pas strictement agricole puisqu’elles pouvaient tout aussi bien servir d’arme ou d’objet à valeur d’échange ; n’oublions pas non plus que le bronze, une fois lustré, présente un éclat proche de celui que possède l’or, métal du pouvoir par excellence. La métallurgie reste donc essentiellement confinée à la sphère de l’économie du prestige social et, en ce sens, le Bronze ancien et le Bronze moyen apparaissent dans la continuité de l’âge du Cuivre. Au Bronze moyen, on assiste pourtant à une cristallisation lente de groupes culturels dont les assises géographiques persisteront à l’âge du Fer. L’Auvergne se fond dans une vaste entité culturelle qui couvre tout le centre de la France, depuis la Charente jusqu’au cours supérieur de la Loire. Ce domaine de la France centrale est largement ouvert aux contacts, aux influences, sans doute grâce au réseau hydrographique ligérien qui relie l’ouest de la France à l’est, le Midi au Bassin parisien. L’affluent qu’est l’Allier permet à l’Auvergne de détenir une position clef dans les réseaux de contacts nord-sud qui s’articulent sur le bassin de la Loire.

Occupations identifiées en Basse Auvergne au Bronze final 3 (950-800 av. J.-C.).
1 : Bègues, 2 : Gergovie, 3 : Corent
Occupations identifiées en Basse Auvergne au Bronze final 3 (950-800 av. J.-C.).
1 : Bègues, 2 : Gergovie, 3 : Corent

I – L’occupation du sol et les dépôts du Bronze final

Site fortifié du Bronze final (Prospection B. Dousteyssier)
Site fortifié du Bronze final (Prospection B. Dousteyssier)

La documentation que l’on peut mobiliser pour le Bronze final (1350-800 av. J.-C.) montre une forte densité de découvertes pour les plaines des Limagnes d’Auvergne et leurs abords. Ce constat tient bien sûr à l’activité de la recherche archéologique, plus intensive ici qu’ailleurs, notamment dans la région clermontoise. Il faut reconnaître toutefois que certains traits de ces micros régions – fort potentiel agricole, proximité avec des zones de plateau propices à l’élevage et au refuge, possibilités d’accès à des biotopes diversifiés, situation privilégiée du point de vue des axes de communication – ont certainement favorisé les concentrations humaines. Au sud de la Grande Limagne d’Auvergne, les principaux reliefs qui barrent la dépression de l’Allier sont occupés et parfois fortifiés lorsque les défenses naturelles ne suffisent pas comme au Puy de Mur à Dallet.

Allanche (Cantal) : Tumulus en cours de dégagement (fouille et cliché P.-Y. Milcent)
Allanche (Cantal) : Tumulus en cours de dégagement (fouille et cliché P.-Y. Milcent)

L’importance des établissements de hauteur varie au cours du Bronze final et traduit peut-être une forme de compétition d’un territoire à un autre, ou du moins une certaine instabilité dans les formes d’organisation de l’habitat. Au Xe s. av. J.-C. par exemple, le plateau basaltique du Puy de Corent présente les traces d’un établissement humain dense et très étendu (5 ha au minimum), tandis qu’au IXe s. av. J.-C., c’est au contraire la butte de Gergovie et le sommet du Puy Saint-André à Busséol qui paraissent les plus densément investis. Hormis le Puy de Corent, les fouilles réalisées sont encore trop restreintes pour que l’on puisse cerner précisément le statut et les fonctions de ces établissements. L’étendue des rejets domestiques du Bronze final à Corent, leur richesse en mobilier métallique parfois exotique (épingles, couteaux, faucilles, bracelets…), donnent à penser que certains établissements correspondaient à des villages contrôlant un espace agricole étendu ainsi que des activités liées à la production artisanale, métallurgique notamment, et aux trafics à moyenne et longue distances. Autour de Corent, et plus largement dans la région clermontoise, la densité d’établissements de hauteur est exceptionnelle. Dans le reste de l’Auvergne, les sites de même nature, essentiellement des éperons barrés, sont nettement plus dispersés, mais ils commandent eux aussi des itinéraires ou l’accès à des ressources enviées. On constate par ailleurs une concentration remarquable de dépôts d’objets en bronze autour de ces centres aux derniers siècles du Bronze final, ce qui ne peut être fortuit. A l’image des fortifications qui mobilisent une abondante main-d’œuvre, ces stocks métalliques constituent un investissement important (en métal et en objets manufacturés), de même qu’une forme d’ostentation qui semble passer par l’abandon ou la destruction volontaire et ritualisée de richesses. L’Auvergne détient un record en la matière dans le secteur de Bègues : neuf dépôts de bronzes, datés pour la plupart des Xe et IXe s. av. J.-C., sont connus dans un rayon de 5 km autour d’un éperon barré du Bronze final installé à l’aplomb de la vallée de la Sioule et au débouché d’une voie reliant la Limagne au Berry ; l’un d’entre eux, à Jenzat, recelait deux exceptionnelles roues de char coulées en bronze. La constitution de dépôts d’objets hors sépulture, une pratique qui remonte au moins au Néolithique, trouve un point d’orgue au IXe s. av. J.-C. Elle participe alors d’un marquage des principaux centres territoriaux et atteste l’existence de milieux aristocratiques puissants.

II – La genèse de l’âge du Fer : la fin d’un mythe

A compter du VIIIe s. av. J.-C., l’Auvergne, comme les autres régions de la France centrale et orientale, voit l’extension rapide de nécropoles à inhumations sous tumulus. Cette pratique funéraire n’est pas spécifique au premier âge du Fer, mais c’est à cette époque qu’elle devient la plus répandue.

Allanche (Cantal) : Tumulus en cours de dégagement.
Ce site a été sans doute construit au Bronze ancien puis 
réutilisé au Hallstatt moyen pour l’inhumation d’une 
sépulture féminine (fouille et cliché P.-Y. Milcent)
Allanche (Cantal) : Tumulus en cours de dégagement.
Ce site a été sans doute construit au Bronze ancien puis
réutilisé au Hallstatt moyen pour l’inhumation d’une
sépulture féminine (fouille et cliché P.-Y. Milcent)

Entre 800 et 650 av. J.-C. environ, il n’est pas rare que des défunts de sexe masculin soient ensevelis avec une épée en bronze ou en fer. Les protohistoriens, surtout après la Seconde Guerre mondiale, ont longtemps considéré qu’il s’agissait là de tombes de cavaliers originaires d’Europe centrale et parvenus à l’ouest du Rhin à la faveur d’une vague d’invasion. L’hypothèse d’une intrusion militaire permettait de trouver une explication simple au passage de l’âge du Bronze à l’âge du Fer et au problème de l’origine des Celtes : outre leur domination militaire, les guerriers « hallstattiens » auraient imposé leur culture matérielle, leurs techniques plus évoluées (la sidérurgie notamment), leurs coutumes, leur langue, et auraient ainsi préparé le terrain à d’autres vagues de peuplement celtique, celles de l’époque de La Tène.

Tesson à décor incisé ornithomorphe du IX ème siècle av. J.-C.
Puy de Corent (Puy-de-Dôme).
Tesson à décor incisé ornithomorphe du IX ème siècle av. J.-C.
Puy de Corent (Puy-de-Dôme)

En Auvergne, les peuples hallstattiens se seraient installés sur les hauteurs pour y demeurer jusqu’au second âge du Fer, laissant pour trace la « céramique des plateaux ». La question du passage de l’âge du Bronze à l’âge du Fer se pose aujourd’hui en des termes bien différents. La céramique du début de l’âge du Fer, que l’on trouve en réalité sur des habitats en bas de versant et en plaine plutôt que sur des points hauts, ne montre pas de rupture avec les productions du Bronze final, malgré l’apparition d’une nouvelle technique décorative, la peinture au graphite, d’aspect argenté, qui remplace les décors du Bronze final constitués de lamelles d’étain collées. Les pratiques funéraires qui se développent au VIIIe s. av. J.-C. ne sont ni exogènes, ni nouvelles, puisque l’inhumation sous tumulus existait déjà, de manière exceptionnelle toutefois, au Bronze final. Le fer, quant à lui, apparaît timidement dès l’âge du Bronze et demeure, de toute façon, un métal d’importance anecdotique jusqu’à une époque assez avancée de l’âge du Fer (fin du VIIe s. av. J.-C.).

Terrine carénée à décor peint au graphite.
Hallstatt moyen, Corent (dessin C. Pouget)
Terrine carénée à décor peint au graphite.
Hallstatt moyen, Corent (dessin C. Pouget)

Enfin, la thèse de l’origine orientale de l’équipement des premiers guerriers « hallstattiens » doit être abandonnée, dans la mesure où nous avons pu récemment démontrer que les épées, rasoirs et autres objets dits « hallstattiens » d’Europe ont d’abord été développés dans le domaine atlantique, autour de la Manche orientale, avant d’être diffusés vers la France centrale et l’Est par l’intermédiaire de réseaux d’échanges aristocratiques. L’abandon des anciennes théories « invasionnistes » ne signifie pas pour autant que la transition Bronze-Fer se résumerait à un passage graduel et presque insaisissable d’une période à l’autre. L’étude sur la longue durée de l’occupation des sols en Auvergne montre ainsi que le VIIIe s. av. J.-C. correspond à une période où les sites de hauteur sont largement délaissés, tandis que de nouvelles terres semblent colonisées en fond de vallée, en dépit d’une péjoration climatique.

Dans le sud de la Limagne, les fouilles récentes, celles qui furent conduites sur le tracé de l’autoroute A 710 en particulier, confirment l’occupation dense au premier âge du Fer de bordures de cuvettes palustres, un milieu où les établissements de la fin de l’âge du Bronze font figure de rareté. Si l’on considère désormais les pratiques de déposition ritualisée, les changements sont plus tranchés encore avec la disparition brutale des dépôts d’offrandes métalliques vers 800 av. J.-C. et la multiplication concomitante des épées en contexte sépulcral. Ce mouvement de balancier au bénéfice des dépôts funéraires trahit, comme l’introduction de l’armement « hallstattien », une profonde transformation de l’idéologie symbolique des élites sociales, sans qu’il faille supposer pour autant un renouvellement de population.

III – Des hommes et des femmes

Si les cimetières tumulaires attestent le caractère privilégié des hommes au début du premier âge du Fer, en particulier des porteurs d’épée, les femmes laissent peu de traces au même moment. Ce n’est qu’à partir de l’étape moyenne du premier âge du Fer, entre 650 et 510 av. J.-C., qu’un basculement s’opère. Les armes n’étant plus déposées en contexte funéraire, les sépultures masculines deviennent à leur tour extrêmement sobres tandis qu’à l’inverse, les contextes féminins font l’objet d’un enrichissement parfois exceptionnel. Des parures à l’aspect baroque et varié, ornées de symboles astraux, nécessitant un lourd investissement en termes de technique et de matériaux, peuvent accompagner dans leur tombeau des personnages féminins qui bénéficient par ailleurs de l’édification d’un tertre tumulaire.

Un des tumulus de Mons (Cantal). Vue sur le rebord du plateau.
Un des tumulus de Mons (Cantal). Vue sur le rebord du plateau.

Dans le Cantal, le cimetière aristocratique de Mons illustre cette forme de substitution des femmes aux hommes dans le monde des morts. C’est à la même époque que l’on voit réapparaître, en Haute-Auvergne et en Velay, la pratique des dépôts volontaires d’objets métalliques. Ces dépôts non funéraires, dont le plus spectaculaire est celui de la Mouleyre à Saint-Pierre-Eynac (Haute-Loire), réunissent presque exclusivement des bijoux intacts qui forment des équipements cohérents ayant appartenu à des sujets féminins. Comme dans les tumulus, ces parures sont les vestiges imputrescibles de costumes cérémoniels féminins qui, de toute la Protohistoire, n’ont jamais été aussi fastueux. L’importance que prennent certaines femmes dans les contextes archéologiques dépasse largement le cadre auvergnat et pose des difficultés d’interprétation. Il est probable qu’elle corresponde à une nouvelle définition du rôle respectif des hommes et des femmes au sein de la famille, du moins dans les milieux privilégiés. Peut-on considérer qu’un nouveau système de parenté, matrilinéaire, fut promu à cette époque ? Dans un tout autre domaine, celui des modes d’habitat, l’étape moyenne du 1er âge du Fer correspond également à une évolution importante avec la réapparition des occupations de hauteur. Le site le mieux documenté aujourd’hui est en cours de fouille au centre du plateau de Corent : il s’agit d’une agglomération dont l’extension paraît importante (plus d’un hectare) et pour laquelle plusieurs unités domestiques livrent un niveau d’occupation bien conservé par un incendie violent. Ce niveau est riche de céramiques écrasées en place qui illustrent toutes les catégories fonctionnelles (vases en pâte fine à décor graphité notamment), mais, à la différence des occupations de l’âge du Bronze final, il est assez pauvre en mobilier métallique (les objets en fer demeurent exceptionnels) ; il recueille cependant quelques fibules qui attestent aussi bien des contacts avec l’est de la France qu’avec le domaine ibéro-languedocien. En l’absence de traces d’activité artisanale, la partie fouillée de cet établissement paraît consacrée uniquement à une économie de subsistance.

IV – L’émergence de nouveaux systèmes

La fin du VIe et le Ve s. av. J.-C. inaugurent une troisième et dernière étape du premier âge du Fer, mais celle-ci demeure peu documentée en Auvergne, essentiellement pour des raisons liées aux hasards des recherches, semble-t-il. Les documents disponibles suggèrent une réoccupation plus intensive des sites de hauteur qu’à l’étape précédente, une large ouverture aux influences et aux échanges, en particulier en direction de l’est et du sud. L’Auvergne, bien qu’elle participe encore de la zone de production de la céramique graphitée centrée sur le Limousin, constitue alors la région la plus occidentale du domaine hallstattien avec le Berry. Quelques importations d’origine méditerranéenne (œnochoé et bassin étrusques en bronze, céramiques attiques, amphores vinaires d’Étrurie et de Marseille) suggèrent, comme en Berry, Orléanais et Bourgogne, l’existence de centres de contacts à longue distance orientés principalement en direction du Languedoc, de la Provence et de l’Italie septentrionale. L’un d’entre eux est identifié sur l’éperon barré de Bègues (Allier), qui a livré des fragments de plusieurs vases grecs et étrusques. Du point de vue des systèmes d’organisation et d’occupation du territoire, cette situation n’est pas sans rappeler celle qui prévalait au Bronze final et suggère que d’autres relais des grands réseaux d’échanges du Ve s. sont à rechercher dans les environs de Clermont-Ferrand, un secteur qui commande l’accès au Languedoc par les Causses.

Fibule en bronze à arc foliacé et orné d’une spirale, d’origine 
ibéro-languedocienne. Puy de Corent, fin du VIIe s. av. J.-C.
Fibule en bronze à arc foliacé et orné d’une spirale, d’origine
ibéro-languedocienne. Puy de Corent, fin du VIIe s. av. J.-C.

L’extension des réseaux d’échanges et l’interaction des idées a aussi pour effet de donner naissance à la fin du premier âge du Fer à une nouvelle culture matérielle, réservée pour l’essentiel et dans un premier temps aux élites sociales de l’Europe tempérée : la « civilisation » de La Tène. L’intégration à la sphère culturelle et matérielle laténienne s’effectue en Auvergne, comme dans le reste du centre-est de la France, de façon variable et complexe au Ve s. av. J.-C. Pour ne fournir que quelques exemples, dans le domaine de la culture matérielle, l’adoption des standards laténiens peut être aussi bien précoce que tardive : à une apparition locale de céramiques fines tournées à profil sinueux, dès le 2e quart du Ve s. av. J.-C., répond l’usage prolongé de la fibule à pied en timbale de tradition hallstattienne jusqu’à la fin de ce siècle ; de nouvelles pratiques funéraires (inhumations en fosse) aboutissent certes à l’abandon des ensevelissements en tumulus, mais on observe que les premières tombes de « type » laténien sont intégrées à des espaces funéraires généralement plus anciens et, surtout, qu’elles ne rompent pas avec les usages du premier âge du Fer concernant l’absence de vase et de dépôt alimentaire, ou encore l’habillement et la disposition des corps. Peut-être est-ce dans ce contexte historique nouveau que les populations façonnèrent plus nettement leur conscience d’appartenir à une même entité ethnique, celle des Arvernes.

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