Les IIIe et IIe s. av. J.-C.en Basse-Auvergne

Auteur de la notice : C. Mennessier-Jouannet, V. Guichard, Y. Deberge

Date de la notice : 2008

Article publié dans « L’Archéologue Archéologie Nouvelle n° 95 avril – mai 2008 » qui nous a aimablement autorisé à le reproduire.

« Tout le reste de la Gaule produit du blé et en grande quantité, ainsi que du millet, du gland et du bétail de toute espèce, le sol n’y demeurant nulle part inactif, si ce n’est dans les parties où les marécages et les bois ont absolument interdit toute culture » (Strabon, Géographie, livre IV, I2).

Carte d’occupation des sols à la période laténienne dans le bassin de Clermont-Ferrand

Depuis plusieurs décennies, la Limagne clermontoise fait l’objet d’une intense activité de prospection archéologique. L’objectif est de connaître l’évolution de l’occupation de cet espace naturellement très fertile. Cumulés aux nombreuses observations de l’archéologie préventive, ces travaux révèlent une extraordinaire concentration de population dans cette plaine humide à la période laténienne.

Les IIIème et IIème siècles av. J.-C., une phase d’expansion de la ferme indigène en Limagne Clermontoise.

Entre Varennes et les Monts Dômes, la Limagne clermontoise.

Avant cette période, la Limagne connaît une occupation fluctuante avec une première phase de colonisation, au début du premier âge du Fer, suivie d’un net repli de l’habitat sur les zones de piémonts et de hauteurs. Il faut attendre le début du IIIème siècle av. J.-C. Pour que l’habitat se fixe de façon durable en Limagne. Cette implantation se fait d’abord selon un maillage relativement lâche, comme aux époques antérieures. Certaines occupations anciennes sont même « réactivées ». Au siècle suivant, la plaine est alors couverte d’un réseau dense de fermes indigènes qui se répartissent, approximativement, tous les kilomètres.

Comme ailleurs en Gaule, ces sites ruraux sont caractérisés par la présence d’un ou plusieurs enclos fossoyés dans lesquels sont les structures domestiques, des bâtiments d’habitation, et celles nécessaires à l’activité agricole, des greniers, des granges, des espaces de parcage… Ces espaces enclos paraissent, à l’image de nos fermes actuelles, correspondre au cœur des exploitations agricoles. Derrière une apparente uniformité, on perçoit en réalité une certaine variabilité dans l’organisation interne de ces établissements.

L’opération d’archéologie préventive A 710, conduite sur un transect de 7 km de long, a été l’occasion d’observer l’évolution des paysages de Limagne au cours de l’Holocène.

Les éléments mobiliers découverts peuvent être également très divers, en quantité et qualité, d’un site à l’autre. Ces différences traduisent l’existence d’une hiérarchisation que l’on peine encore à mettre en évidence en l’absence de fouilles systématiques et de grande ampleur. La grande majorité des sites peut être identifiée à des fermes dont la principale, sinon la seule activité est l’agriculture. La taille à associer à chacun de ces domaines est, selon un calcul théorique, comprise entre 100 et 200 hectares. La mise en évidence de nombreuses limites parcellaires, principalement des fossés, montre un découpage poussé de l’espace agricole.

Poteau en bois massif d’un diamètre de 80 cm ayant appartenu à un puissant bâtiment à ossature de bois du IIème siècle ap J.-C. (tracé de l’A710).

L’hypothèse d’une vaste entreprise de drainage de la plaine est envisageable compte tenu du nombre et de l’orientation cohérente de ces structures, principalement des fossés, avec l’axe de drainage naturel de la plaine, globalement ouest-est. Aux IIIème et IIème siècles av. J.-C., la plaine de Limagne est le domaine de la céréaliculture et de l’élevage. C’est un milieu ouvert où la forêt occupe une place très faible.

Les champs se présentent sous la forme d’une mosaïque de parcelles en culture ou en prairie. On y cultive principalement les blés nus et vêtus, l’orge, le millet et les légumineuses (pois, lentille). Le porc est élevé sur le secteur d’habitat, entre autres pour ses qualités d’éboueur, le mouton pour sa viande et ses sous-produits, le bœuf pour sa force de travail.

Un resserrement de l’habitat rural au Ier siècle av. J.-C

Signe d’une mobilisation importante de la plaine, les structures parcellaires de l’âge du Fer et de l’époque romaine sont particulièrement nombreuses (tracé de l’A710).

On observe au Ier siècle av. J.-C., comme ailleurs en Gaule, un déficit documentaire quasi généralisé pour l’ensemble de la plaine de Limagne et ses abords. L’hypothèse de biais méthodologiques conduisant à un tel phénomène peut être écartée. Les travaux d’archéologie conduits ces dernières années sur ce territoire montrent que ce déficit documentaire observé pour le Ier siècle av. J.-C. Renvoie, sans doute possible, à une réalité archéologique et historique. La plaine, si densément occupée au siècle précédent, paraît se vider de plus des deux tiers de ses occupants. Le phénomène, à la fois massif et rapide, est contemporain avec l’abandon de l’agglomération ouverte d’Aulnat. Quelques sites restent occupés au Ier siècle, mais ils relèvent plus de l’exception que de la règle. Les études géomorphologiques conduites dans la Limagne permettent d’écarter l’hypothèse d’une augmentation de la contrainte liée au caractère naturellement humide de la plaine au Ier siècle. Le nombre d’implantations humaines va d’ailleurs sans cesse croissant sur la longue durée, depuis La Tène moyenne jusqu’au Haut-Empire, avant de reculer seulement à partir du Bas-Empire.

Traces parcellaires et occupation du sol en Limagne clermontoise.

La désaffection de la plaine observée pour le Ier siècle av. J.-C. apparaît donc comme un« accident », dans une phase de densification de l’habitat rural qui commence au IIIème siècle av. J.-C. pour ne s’achever qu’au début du Bas-Empire. Ce recul de l’habitat en plaine ne prend pas la forme d’une désertion totale et définitive. Quelques sites demeurent occupés et le seront toujours bien après le changement d’ère.

Vestiges d’un puissant bâtiment en bois du IIe s. avant J.-C. (tracé A710)

Le réseau de fossés installé au IIème siècle est également ponctuellement marqué par une certaine forme de pérennisation qui se traduira par une reprise, à la période gallo-romaine, des orientations définies à La Tène lors de l’implantation de nouvelles structures de délimitation et de drainage. Loin de constituer une période d’abandon total, cette phase de recul de la ferme indigène en Limagne a probablement été l’occasion d’une restructuration de la propriété par un phénomène de concentration foncière qui n’a, selon toute vraisemblance, profité qu’aux plus riches. Les dépôts mobiliers découverts dans les tombes du site de Chaniat à Malintrat révèlent ainsi un enrichissement considérable de la classe dirigeante, qui se fait enterrer sur ses terres, à une période pourtant marquée par un resserrement de l’habitat en Limagne.

Occupation du IIème siècle av. J.-C. (premier plan à gauche)
Évocation de la Limagne clermontoise à la période gauloise.

Grâce aux nombreux travaux qui y sont conduits depuis plus de 20 ans, le mode d’occupation de la Limagne clermontoise est aujourd’hui bien perçu. Cet espace agricole, intensément exploité aux IIIème et IIème siècles av. J.-C., paraît être le « grenier à blé » des Arvernes. Reste que la campagne arverne ne se limitait pas, à la période gauloise, à ce seul espace. Notre connaissance des zones de buttes et de montagne, qui représentent pourtant plus de 90 % du territoire arverne, est très largement déficitaire. Ces espaces, aujourd’hui à l’écart des principales zones d’activité économique, font rarement l’objet d’investigations archéologiques. Les travaux préventifs conduits dernièrement dans ces secteurs, dans la zone des Combrailles notamment (opération autoroutière A89), semblent toutefois indiquer que l’occupation y est nettement moins dense qu’en Limagne. Le gros de la population se concentrait, il y a 2 200 ans comme aujourd’hui, dans la zone de plaine, aux abords de l’agglomération d’Aulnat.

Mobilier agricole et domestique du IIème siècle av. J.-C. Meule, pot de stockage et pelle à feu
(Cliché A. Mailler, Centre archéologique européen du Mont Beuvray, Bibracte).