La monnaie des Arvernes

Auteur de la notice : Katherine Gruel et Fernand Malacher

Date de la notice : 2008

Article publié dans « L’Archéologue Archéologie Nouvelle n° 95 avril – mai 2008 » qui nous a aimablement autorisé à le reproduire.

Quart de statère, findu IIIe siècle av. J.-C. (cliché Malacher)

L’Auvergne présente pour la numismatique gauloise des spécificités qui permettent une réflexion approfondie sur l’usage et les échanges monétaires. Plus de quatre mille monnaies gauloises ont été recensées en Auvergne.

Elles se concentrent dans les plaines et les vallées fluviales. Cette concentration monétaire est très nette dans toute la vallée de l’Allier, en particulier dans la plaine de Clermont-Ferrand et sur les grands oppida arvernes. L’oppidum de Corent (63) tient une place spécifique avec plus de 2000 pièces.

La reprise des fouilles sur les oppida de Gondole au Cendre (63), Gergovie à La Roche-Blanche (63) et Cordes à Hérisson(03) enrichit nos connaissances sur ces sites. Les autres fortes concentrations monétaires correspondent pour la plupart à des trésors ou à des découvertes multiples sur une même commune.

Les émissions en or

Les monnaies les plus anciennes à circuler sont des imitations du statère de Philippe de Macédoine, d’un poids proche du prototype (plus de 8 g d’or). Les graveurs reproduisent avec une telle précision les monnaies grecques qu’on peut définir l’atelier d’où provenait la monnaie copiée. On a rarement des contextes précis et bien datés pour ces statères trouvés isolés ou en trésors (St-Gérand-de-Vaux). Seul un quart de statère à la branche d’Aulne provient de la fouille d’Aulnat. Cependant, on peut penser que leur apparition en Gaule est au plus tard contemporaine de la circulation des dernières émissions grecques au nom du conquérant macédonien, c’est-à-dire de la fin du IIIème s. av. J.-C. Elles marquent l’introduction en Gaule de l’usage monétaire. Les volumes émis restent faibles, les émissions occasionnelles dans plusieurs régions de la Gaule et les émetteurs inconnus. Les imitations fidèles des statères de Philippe de Macédoine, assez nombreuses en Auvergne, ont donc été écartées des émissions attribuées aux Arvernes car leur poids, leur module, leur chronologie haute et leur circulation, dépassant largement la région, en font un phénomène monétaire à part, lié à une contrefaçon de monnaies grecques, visiblement copiées fidèlement dans une partie de la Gaule, plutôt qu’un vrai monnayage gaulois.

Potin à tête diabolique (Fernand Malacher)

Cependant, cette tradition de la frappe de statères d’or de haut titre se poursuit en Auvergne jusqu’à la conquête romaine : ils sont parvenus jusqu’à nous sous la forme de trésors (Lapte, Pionsat, Chevenet, Orcines…), dont la date d’enfouissement reste difficile à préciser. Un certain nombre de ces monnaies sont émises par la cité arverne. On peut, dans l’état actuel de nos connaissances, retenir cette attribution pour des séries monétaires qui se répartissent sur tout le territoire et pour celles qui portent des noms de chefs arvernes attestés par les textes comme Vercingétorix. C’est pourquoi, dans la circulation des statères d’or, on distingue les séries correspondant aux références La Tour 3679 à 3778 (BNF) comme arvernes des autres séries pour lesquelles l’émetteur est incertain ou différent, c’est-à-dire ici essentiellement biturige. L’or de plus en plus allié, souvent même fourré de bronze ou remplacé par du laiton, continue à être frappé jusqu’à la conquête romaine.

David Romeuf a représenté Vercingétorix d’après le denier ROMAIN frappé en 48 BC par Lucius Hostilius Saserna. Il montre Vercingétorix après plusieurs années de captivité, hirsute, maigre…

Les émissions en bronze

Dès La Tène C2, vers le milieu du IIème siècle av. J.-C. ou un peu avant, commencent à circuler sur les habitats des potins généralement du type dit « au long cou », présents aussi dans la basse vallée du Rhône, ou des potins originaires de la région de Levroux. Le bronze frappé apparaît dès La Tène D1, vers la fin du IIème siècle av. J.-C., sous forme de petites monnaies à la circulation très limitée comme les petits bronzes« au renard » et « au cheval-cheval » du sanctuaire de Corent. Les bronzes aux noms des chefs arvernes se généralisent ensuite sur tout le territoire au Ier siècle av. J.-C. Ils ont, fait exceptionnel en Gaule, une iconographie et une légende identiques aux deniers arvernes d’argent frappés à la même période.

Les émissions en argent

Les Arvernes ont tout d’abord frappé des petites oboles qui semblent circuler parallèlement aux potins dès le IIème siècle av. J.-C. Ils frappent aussi des séries monétaires au cheval libre sans légende, qui sont pour la plupart représentées dans le trésor de La Chapelle-Laurent. La date des premières émissions d’argent reste imprécise, on la situe à La Tène D1 sans contexte clair pour confirmer cette proposition ; elles sont présentes à Aulnat et dès l’état II de Corent.

Epad monaie arverne et le denier romain dont elle dérive (F.Malacher)

En revanche, la circulation, au Ier siècle av. J.-C., des deniers d’argent et des bronzes portant des noms de chefs, commence à être mieux connue grâce aux fouilles récentes. Les premiers à apparaître sont ceux à légende EPOS (LT 3952), MOTVIDIACA (LT 3994), puis les ADCANAVNOS(LT 3868) et, durant la guerre des Gaules, les monnaies d’Epadnactos au cavalier, CICEDV. BRI/EPAD (LT 3899). Ce chef arverne, conforté par César, après la conquête, frappe alors une nouvelle émission très romanisée, les EPAD au guerrier.

Insérer fig. 9

La circulation après la conquête des VERCA (LT3943) confirme cette poursuite des frappes arvernes après la fin de la guerre des Gaules. La monétarisation importante de l’économie arverne au Ier siècle av. notre ère se caractérise donc par des émissions nombreuses associant l’or, l’argent et le bronze. Ceci en fait un cas particulier en Gaule et révèle le dynamisme économique de la cité arverne.

La circulation monétaire en Auvergne

Le nombre de potins en circulation reste bien inférieur à celui observé dans la zone voisine du Centre-Est. Les potins à la Grosse tête, présents de la Bourgogne à la Suisse, se comptent d’ailleurs ici sur les doigts. Le potin au long cou, ici dominant, semble assez vite supplanté par les bronzes. A La Tène D2, la circulation simultanée de plusieurs alliages monétaires, en or, en argent et en bronze, l’existence même de textes antiques parlant des Arvernes, la présence de monnaies aux noms des chefs arvernes mentionnés dans la Guerre des Gaules, permettent de poser des hypothèses sur l’organisation des monnayages, sur certaines limites territoriales et sur les relations économiques des Arvernes avec leurs principaux voisins.

On constate une forte présence de l’or et du bronze. Les répartitions des découvertes monétaires montrent la frontière entre Bituriges et Arvernes, malgré une pénétration importante des monnaies bituriges dans la vallée de l’Allier jusqu’à Corent. Les faciès de Hérisson et Néris-les-Bains, très différents de ceux des oppida arvernes, reflètent leur appartenance à la sphère biturige. Le contraste avec les deniers du Centre-Est, quasi inexistants dans la région, est d’autant plus pertinent qu’il correspond à la même absence de monnaies arvernes chez les Eduens avant la conquête romaine. Seules cinq communes ont fourni quelques deniers du Centre-Est. Il semble qu’il faille donc interpréter cette présence des monnaies bituriges comme un témoignage des liens économiques et monétaires entre les deux cités, à mettre en relation avec la voie fluviale et commerciale, Allier-Loire.

Témoignage de la frappe monétaire chez les Arvernes

Les outils de frappe restent exceptionnels. Leur mode de fabrication est mal connu car jusqu’à présent on envisageait une gravure directe, en creux et en négatif, à la gouge et avec des poinçons de détail. La découverte récente de plusieurs objets qu’on identifie comme des matrices de coins ouvre des hypothèses sur les modalités de fabrication.

matrice monétaire de Corent de typeBN3868

Deux coins de revers et un coin de droit, en base cuivre, provenant tous de l’oppidum de Corent, sont actuellement connus. Ils sont de forme tronconique en base cuivre. A la base, la surface est gravée en négatif.- Le premier, découvert en 1844, se trouve dans les collections du musée de St-Germain-en-Laye (MAN12273). Il correspond au revers des monnaies d’argent à l’épée du type BN4102, dont un exemplaire est conservé à la BNF, trois au MAN dont un provenant d’Alésia et deux du trésor de Tendre dans l’Indre. En raison de l’iconographie du droit, ces monnaies sont souvent attribuées aux Bituriges.- Le second, trouvé en 1886, n’est connu que par un dessin de Péghoud dans la Revue Archéologique. Il correspond à un revers des monnaies en bronze de typeBN3868.- Le troisième provient des fouilles 2007 dirigées par M. Poux au puy de Corent. Bien que mal conservé, il semble qu’il s’agisse d’un droit empreint sur les bronzes à légende ADCANAVNOS (BN 3868). Un coin de droit base cuivre sur laquelle la légende VERCA en négatif était parfaitement lisible serait conservé dans une collection privée, sans provenance connue. Enfin, le fragment d’une matrice cylindrique a été découvert en prospection sur le plateau de Corent. Il porte à sa base le dessin en relief de la partie supérieure d’une esse couchée au-dessus d’un cheval à droite, ceci correspond au revers du type BN3868. Elle aurait servi à empreindre un coin en négatif nécessaire à la frappe des monnaies. Un atelier monétaire ne nécessite pas de grosses installations, cependant le contexte du coin trouvé en fouille montre un lien avec un atelier de bronzier.

Pour en savoir plus : À propos de la circulation monétaire en Gaule chevelue aux IIe et Ier siècles av. J.-C